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NOUVELLE LUMIERE CHYMIQUE
Traité de la nature en général(suite)
Article mis en ligne le 1er février 2010
dernière modification le 12 mai 2014

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Chapitre VII

De la vertu de la seconde matière

Mais afin que tu puisses plus facilement comprendre quelle est cette seconde matière, je te décrirai les vertus qu’elle a et par lesquelles tu la pourras connaître. Sache donc, en premier lieu, que la Nature est divisée en trois règnes, desquels il y en a deux dont un chacun peut être lui seul, encore que les deux autres ne fussent pas. Il y a le règne minéral, végétable et animal. Pour le règne minéral, il est manifeste qu’il peut subsister de soi-même, encore qu’il n’y eût au monde ni hommes ni arbres. Le végétable, de même, n’a que faire pour son établissement qu’il y ait au monde ni animaux ni métaux : ces deux sont créés d’un par un. Le troisième, au contraire, prends vie des deux précédents, sans lesquels il ne pourrait être ; et il est plus noble et plus précieux que les deux susdits : de même, à cause qu’il est le dernier entre eux, il domine sur eux, parce que la vertu se finit toujours au troisième et se multiplie au second. Vois-tu bien : au règne végétable, la première matière est l’herbe ou l’arbre que tu ne saurais créer ; la Nature seule fait cet ouvrage. Dans ce règne, la seconde matière est la semence que tu vois, et c’est en icelle que se multiplie l’herbe ou l’arbre. Au règne animal, la première matière, c’est la bête ou l’homme que tu ne saurais créer ; mais la seconde matière que tu connais est son sperme, auquel il se multiplie. Au règne minéral, tu ne peux créer un métal ; et si tu t’en vantes, tu es vain et menteur, parce que la Nature a fait cela. Et bien que tu eusses la première matière, selon les Philosophes, c’est-à-dire, ce Sel centrique, toutefois tu ne le saurais multiplier sans l’Or : mais la semence végétable des métaux est connue seulement des fils de la Science. Dans les végétaux, les semences apparaissent extérieurement, et les reins de leur digestion, c’est l’air chaud. Dans les animaux, la semence apparaît dedans et dehors ; les reins ou le lieu de sa digestion sont les reins de l’homme. L’eau qui se trouve dans le centre du cœur des minéraux est leur semence ou leur vie ; les reins ou le lieu de la digestion d’icelle, c’est le feu. Le réceptacle de la semence des végétaux, c’est la terre. Le réceptacle de la semence animale, c’est la matrice de la femelle ; et le réceptacle enfin de la semence de l’Eau minérale, c’est l’air. Et il est à remarquer que le réceptacle de la semence est tel qu’est la congélation des corps ; telle la digestion, qu’est la solution : et telle la putréfaction, qu’est la destruction. Or la vertu de chaque semence est de se pouvoir conjoindre à chaque chose de son règne, d’autant qu’elle est subtile et n’est autre chose qu’un air congelé dans l’eau par le moyen de la graisse. Et c’est ainsi qu’elle se connaît, parce qu’elle ne se mêle point naturellement à autre chose quelconque hors de son règne ; elle ne se dissout point, mais se congèle ; car elle n’a pas besoin de solution, mais de congélation. Il est donc nécessaire que les pores du corps s’ouvrent, afin que le sperme (au centre duquel est la semence, qui n’est autre chose que de l’air) soit poussé dehors ; lequel, quand il rencontre une matrice convenable, se congèle et congèle quant et soi ce qu’il trouve de pur, ou impur mêlé avec le pur. Tant qu’il y a de semence au corps, le corps est en vie ; mais quand elle est toute consumée, le corps meurt : car tous corps après l’émission de la semence, sont débilités. Et l’expérience nous montre que les hommes les plus adonnés à Vénus sont volontiers les plus débiles, comme les arbres, après avoir porté trop de fruits, deviennent après stériles. La semence est donc chose invisible, comme nous avons dit tant de fois ; mais le sperme est visible, et est presque comme une âme vivante qui ne se trouve point dans les choses mortes. Elle se tire en deux façons ; la première se fait doucement, l’autre avec violence. Mais parce qu’en cet endroit nous parlons seulement de la vertu de la semence, je dis que rien ne naît au monde sans semence et que, par la vertu d’icelle, toutes choses se font et sont engendrés. Que tous les fils de la Science sachent donc que c’est en vain qu’on cherche de la semence en un arbre coupé ; il faut la chercher seulement en ceux qui sont verts et entiers.

Chapitre VIII

De l’Art, et comme la Nature opère par l’Art en la semence

Toute semence quelle qu’elle soit est de nulle valeur, si elle n’est mise ou par l’Art, ou par la Nature, en une matrice convenable. Et encore que la semence de soi soit plus noble que toute créature, toutefois la matrice est sa vie, laquelle fait pourrir le grain ou le sperme et cause la congélation du point pur. En outre, par la chaleur de son corps, elle le nourrit et le fait croître ; et cela se fait en tous les trois règnes susdits de la Nature, et le fait naturellement par mois, par année et par succession de temps. Mais subtil est l’artiste qui peut, dans les règnes minéral et végétable, trouver quelque accourcissement ou abréviation, non pas au règne animal. Au minéral, l’artifice achève seulement ce que la Nature ne peut parachever, à cause de la crudité de l’air qui, par sa violence, a rempli les pores de chaque corps, non dans les entrailles de la Terre, mais en la superficie d’icelle, comme j’ai dit ci-devant dans les chapitres précédents.

Mais afin qu’on entende plus facilement ces choses, j’ai bien voulu encore ajouter que les Eléments jettent par un combat réciproque leur semence au centre de la Terre, comme dans leurs reins ; et le centre, par le mouvement continuel, la pousse dans les matrices, lesquelles sont sans nombre ; car autant de lieux, autant de matrices, l’une toutefois plus pure que l’autre, et ainsi presque à l’infini.

Notez donc qu’une pure matrice engendrera un fruit pur et net en son semblable. Comme, par exemple, dans les animaux, vous avez les matrices des femmes, des vaches, des juments, des chiennes, etc. Ainsi au règne minéral et végétable sont les métaux, les pierres, les sels : car, en ces deux règnes, les sels principalement sont à considérer, et leurs lieux, selon le plus ou le moins.

Chapitre IX

De la commixtion des métaux ou de la façon de tirer la semence métallique

Nous avons parlé ci-dessus de la Nature, de l’Art, du corps, du sperme et de la semence : venons maintenant à la pratique, à savoir comment les métaux se doivent mêler, et quelle est la correspondance qu’ils ont entre eux. Sachez donc que la femme est une même chose que l’homme ; car ils naissent tous deux d’une même semence, et dans une même matrice, il n’y a que faute de digestion en la femme ; et que, comme la matrice qui produit le mâle a le sang et le sel le plus pur, ainsi la Lune est de même semence que le Soleil et d’une même matrice : mais, en la procréation de la Lune, la matrice a eu plus d’eau que de sang digeste, selon le temps de la Lune céleste. Mais afin que tu te puisses plus facilement imaginer comment les métaux s’assemblent et se joignent ensemble pour jeter et recevoir la semence, regarde le Ciel et les sphères des Planètes : tu vois que Saturne est le plus haut de tous, auquel succède Jupiter, et puis Mars, le Soleil, Vénus, Mercure et, enfin, la Lune. Considère maintenant que les vertus des Planètes ne montent pas, mais qu’elles descendent : même l’expérience nous apprend que le Mars se convertit facilement en Vénus et non le Vénus en Mars, comme plus basse d’une sphère. Ainsi le Jupiter se transmute facilement en Mercure, pour ce que Jupiter est plus haut que Mercure ; celui-là est le second

après le Firmament, celui-ci le second au-dessus de la Terre ; et Saturne le plus haut, la Lune la plus basse ; le Soleil se mêle avec tous, mais il n’est jamais amélioré par les inférieurs. Or tu remarqueras qu’il y a une grande correspondance entre Saturne et la Lune, au milieu desquels est le Soleil ; comme aussi entre Mercure et Jupiter, Mars et Vénus, lesquels ont tous le Soleil au milieu. La plupart des opérateurs savent bien comme on transmue le Fer en Cuivre sans le Soleil, et comme il faut convertir le Jupiter en Mercure ; même il y en a quelques-uns qui du Saturne en font de la Lune. Mais s’ils savaient à ces changements administrer la Nature du Soleil, certes ils trouveraient une chose plus précieuse que tous les trésors du monde. C’est pourquoi je dis qu’il faut savoir quels métaux on doit conjoindre ensemble, et desquels la Nature corresponde l’un à l’autre. II y a un certain métal qui a la puissance de consumer tous les autres ; car il est presque comme leur eau, et presque leur mère : et il n’y a qu’une seule chose qui lui résiste et qui l’améliore, c’est à savoir l’humide radical du Soleil et de la Lune. Mais enfin que je te le découvre, c’est l’Acier, il s’appelle ainsi : que s’il se joint une fois avec l’Or, il jette sa semence et est débilité jusqu’à la mort. Alors l’Acier conçoit et engendre un fils plus clair que le père ; puis après, lorsque la semence de ce fils déjà né est mise en sa matrice, elle purge et la rend mille fois plus propre à enfanter de très bons Fruits. Il y a encore un autre Acier qui est comparé à celui-ci, lequel est de soi créé de la Nature et sait, par une admirable force et puissance, tirer et extraire des rayons du Soleil ce que tant d’hommes ont cherché, et qui est le commencement de notre oeuvre.

Chapitre X

De la génération surnaturelle du fils du Soleil

Nous avons traité des choses que la Nature produit, et que Dieu a créées, afin que ceux qui recherchent cette Science entendissent plus facilement la possibilité de la Nature, et jusqu’où elle peut étendre ses forces. Mais pour ne différer plus longuement, je commencerai à déclarer la manière et l’art de faire la Pierre des Philosophes. Sachez donc que la Pierre, ou la teinture des Philosophes, n’est autre chose que l’Or extrêmement digeste, c’est-à-dire réduit et amené à une suprême digestion. Car l’Or vulgaire est comme l’herbe sans semence, laquelle, quand elle vient à mûrir, produit de la semence : de même l’Or, quand il mûrit, pousse dehors sa semence ou sa teinture. Mais quelqu’un demandera pourquoi l’Or, ou quelque autre métal, ne produit point de semence ? La raison est, d’autant qu’il ne peut se mûrir à cause de la crudité de l’air qui empêche qu’il n’ait une chaleur suffisante ; et en quelques lieux il se trouve de l’Or impur, que la Nature eût bien voulu parfaire ; mais elle en a été empêchée par la crudité de l’air. Par exemple, nous voyons qu’en Pologne les orangers croissent aussi bien que les autres arbres. En Italie et ailleurs où est leur terre naturelle, non seulement ils y croissent, mais encore ils y portent fruits parce qu’ils ont de la chaleur à suffisance : mais en ces lieux froids, nullement ; car, lorsqu’ils devraient mûrir, ils cessent à cause du froid, et ainsi, au lieu de pousser, ils en sont empêchés par la crudité de l’air. C’est pourquoi naturellement ils n’y portent jamais de bons fruits : mais si quelquefois la Nature est aidée doucement et avec industrie, comme de les arroser d’eau tiède, et les tenir en des caves, alors l’art parfait ce que la Nature n’aurait pu faire. Le même entièrement arrive aux métaux ; l’Or peut apporter fruit et semence, dans laquelle il se peut multiplier par l’industrie d’un habile artiste, qui sait aider et pousser la Nature ; autrement, s’il voulait l’entreprendre sans la Nature, il errerait. Car non seulement en cette Science, mais aussi en toutes les autres, nous ne pouvons rien faire qu’aider la Nature, et encore ne la pouvons-nous aider par autre moyen que par le feu et par la chaleur. Mais parce que cela ne se peut faire, à cause que dans un corps métallique congelé les esprits n’apparaissent point, il faut premièrement que le corps soit dissous et que les pores en soient ouverts a6n que la Nature puisse opérer. Or pour savoir quelle doit être cette solution, je veux ici avertir le Lecteur, qu’encore qu’il y ait plusieurs sortes de dissolutions, lesquelles sont toutes inutiles, néanmoins il y en a véritablement de deux sortes, dont l’une seulement est vraie et naturelle, l’autre est violente, sous laquelle toutes les autres sont comprises. La naturelle est telle qu’il faut que les pores du corps s’ouvrent en notre eau, afin que la semence soit poussée dehors, cuite et digeste, et puis mise dans sa matrice. Mais notre eau est une eau céleste, qui ne mouille point les mains, non vulgaire, et est presque comme eau de pluie : le corps, c’est l’Or, qui donne la semence ; c’est notre Lune (non pas l’Argent vulgaire), laquelle reçoit la semence. Le tout est puis après régi et gouverné par notre feu continuel, durant l’espace de sept mois, et quelque fois de dix, jusqu’à ce que notre eau en consume trois et en laisse un, et ce au double : puis après, elle se nourrit du lait de la Terre ou de la graisse qui naît ès mamelles de la Terre, et est régie et conservée de putréfaction. Et ainsi est engendré cet enfant de la seconde génération.

Venons maintenant de la théorie à la pratique.

Chapitre XI

De la pratique et composition de la Pierre ou Teinture Physique, selon l’Art

Nous avons étendu notre discours par tant de chapitres précédents, en donnant les choses à entendre par des exemples, afin que l’on pût plus facilement comprendre la pratique, laquelle en imitant la Nature, se doit faire en cette façon. Prends de notre terre par onze degrés, onze grains, et de notre Or (non de l’Or vulgaire) un grain ; de notre Argent, et non de l’Argent vulgaire, deux grains : mais je t’avertis surtout de ne prendre l’Or ni l’Argent vulgaires, car ils sont morts et n’ont aucune vie : prends les nôtres qui sont vifs, puis les mets dans notre feu, et il se fera de là une liqueur sèche : premièrement, la terre se résoudra en une eau, qui s’appelle le Mercure des Philosophes, et cette eau résout les corps du Soleil et de la Lune, et les consume, de façon qu’il n’en demeure que la dixième partie, avec une part ; et voilà ce qu’on appelle humide radical.

Puis après, prends de l’eau de Sel nitre, nitre de notre terre, en laquelle est le ruisseau et l’onde vive : si tu sais caver et fouir dans la fosse naïve et naturelle, prends donc en icelle de l’eau qui soit bien claire, et dans cette eau tu mettras cet humide radical : mets le tout au feu de putréfaction et génération, non toutefois comme tu as fait en la première opération : gouverne le tout avec grand artifice et discrétion, jusqu’à ce que les couleurs apparaissent comme une queue de paon : gouverne bien en digérant toujours, jusqu’à ce que les couleurs cessent et qu’en toute ta matière il n’y ait qu’une seule couleur verte qui apparaisse, et qu’il ne t’ennuie point ; et ainsi des autres. Et quand tu verras au fond du vaisseau des cendres de couleur brune et l’eau comme rouge, ouvre ton vaisseau ; alors mouille une plume, et en oins un morceau de Fer : s’il teint, aie soudain de l’eau, de laquelle nous parlerons tantôt, et y mets autant de cette eau qu’il y a entre d’air cru : cuis le tout derechef avec le même feu que dessus, jusqu’à ce qu’il teigne.

L’expérience que j’en ai faite est venue jusqu’à ce point, je ne puis que cela, je n’ai rien trouvé davantage. Mais cette eau que je dis, doit être la menstrue du monde tiré de la sphère de la Lune, tant de fois rectifié qu’il puisse calciner le Soleil. Je t’ai voulu découvrir ici tout ; et si quelquefois tu entends mon intention, non mes paroles, ou les syllabes, je t’ai révélé tout, principalement au premier et second œuvre.

Mais il nous reste encore quelque chose à dire touchant le feu. Le premier feu, ou le feu de la première opération, est le feu d’un degré continuel, qui environne la matière. Le second est un feu naturel, qui digère la matière et la fige. Je te dis la vérité, que je t’ai découvert le régime du feu, si tu entends la Nature.

II nous faut aussi parler du vaisseau. Le vaisseau doit être celui de la Nature, et deux suffisent. Le vaisseau du premier œuvre doit être rond, et au second oeuvre un peu moins ; il doit être de verre en forme de fiole ou d’œuf. Mais en tout et par tout sache que le feu de la Nature est unique et que, s’il y a de la diversité, la distance des lieux en est cause.

Le vaisseau de la Nature pareillement est unique ; mais nous nous servons de deux pour abréger. La matière est aussi une, mais de deux substances. Si donc tu appliques ton esprit pour produire quelques choses, regarde premièrement celles qui sont déjà créées : car si tu ne peux venir à bout de celles-ci qui sont ordinairement devant tes yeux, à grand-peine viendras-tu à bout de celles qui sont encore à naître et que tu désires produire : je dis produire, car il faut que tu saches que tu ne saurais rien créer, et que c’est le propre de Dieu seul. Mais de faire que les choses qui sont occultes et cachées à l’ombre deviennent apparentes, de les rendre évidentes, de leur ôter leur ombre, cela est quelquefois permis aux Philosophes qui ont de l’intelligence, et Dieu le leur accorde par le ministère de la Nature.

Considère un peu, je te prie, en toi-même la simple eau de la nuée. Qui est-ce qui croirait qu’elle contient en soi toutes les choses qui sont au monde, les pierres dures, les sels, l’air, la terre, le feu, vu qu’en évidence elle n’apparaît autre chose qu’une simple eau ? Que dirai-je de la Terre, qui contient en soi l’eau, le feu, l’air, les sels, et n’apparaît néanmoins que terre ? Ô admirable Nature ! qui sait par le moyen de l’eau produire les fruits admirables en la Terre et leur donner et entretenir la vie par le moyen de l’air. Toutes ces choses se font, et néanmoins les yeux des hommes vulgaires ne le voient pas, mais ce sont seulement les yeux de l’entendement et de l’imagination qui le voient, et d’une vue très admirable. Car les yeux des Sages voient la Nature d’autre façon que les yeux communs. Comme, par exemple, les yeux du vulgaire voient que le Soleil est chaud, les yeux des Philosophes, au contraire, voient plutôt que le Soleil est froid, mais que ses mouvements sont chauds : car ses actions et ses effets se connaissent par la distance des lieux.

Le feu de la Nature n’est point différent de celui du Soleil, ce n’est qu’une même chose. Car tout ainsi que le Soleil tient le centre et le milieu entre les sphères des Planètes et que, de ce centre du Ciel, il épand en bas sa chaleur par son mouvement, il y a aussi au centre de la Terre un Soleil terrestre qui, par son mouvement perpétuel, pousse la chaleur ou ses rayons en haut, à la surface de la Terre : et sans doute cette chaleur intrinsèque est beaucoup plus forte et plus efficace que ce feu élémentaire ; mais elle est tempérée par une eau terrestre, qui de jour en jour pénètre les pores de la Terre et la rafraîchit. De même, l’air qui de jour en jour vole autour du globe de la Terre, tempère le Soleil céleste et la chaleur ; et si cela n’était, toutes choses se consumeraient par cette chaleur et rien ne pourrait naître. Car comme ce feu invisible, ou cette chaleur centrale consumerait tout, si l’eau n’intervenait et ne la tempérait, ainsi la chaleur du Soleil détruirait tout, n’était l’air qui intervient au milieu.

Mais je dirai maintenant en peu de mots, comment ces Eléments agissent entre eux. II y a un Soleil centrique dans le centre de la Terre, lequel, par son mouvement ou par le mouvement de son firmament, pousse une grande chaleur qui s’étend jusqu’à la superficie de la Terre. Cette chaleur cause l’air en cette façon. La matrice de l’air, c’est l’eau, laquelle engendre des fils de sa nature, mais dissemblables et beaucoup plus subtils : car là où le passage est dénié à l’eau, l’air y entre. Lors donc que cette chaleur centrale (laquelle est perpétuelle) agit, elle échauffe et fait distiller cette eau ; et ainsi cette eau, par la force de la chaleur, se change en air et, par ce moyen, passe jusqu’à la superficie de la Terre, parce qu’il ne peut souffrir d’être enfermé : et après qu’il est refroidi, il se résout en eau dans les lieux opposites.

Cependant, il arrive quelquefois que non seulement l’air, mais encore l’eau, sortent jusqu’à la superficie de la Terre, comme nous voyons lorsque de noires nuées sont par violence élevées jusqu’en l’air : de quoi je vous donnerai un exemple fort familier. Faites chauffer de l’eau dans un pot, vous verrez par un feu lent s’élever des vapeurs douces et des vents légers, et, par un feu plus tort, vous verrez paraître des nuages plus épais. La chaleur centrale opère en cette même façon, elle convertit en air l’eau la plus subtile ; et ce qui sort du sel ou de la graisse, qui est plus épais, elle le distribue à la Terre, d’où naissent choses diverses ; le reste se change en rochers et en pierres.

Quelqu’un pourrait objecter, si la chose était ainsi, cela se devrait faire continuellement ; et néanmoins bien souvent on ne sent aucun vent. Je réponds qu’il n’y a point de vent à la vérité, quand l’eau n’est point jetée violemment dans le vaisseau distillatoire, car peu d’eau excite peu de vent. Vous voyez qu’il n’y a pas toujours du tonnerre, encore qu’il vente, mais seulement lorsque par la force de l’air une eau trouble est portée avec violence jusqu’à la sphère du feu : car le feu n’endure point l’eau. Nous en avons un exemple devant nos yeux. Lorsque vous jetez de l’eau froide dans une fournaise ardente, vous entendez quels tonnerres elle excite. Mais si vous demandez pourquoi l’eau n’entre pas uniformément en ces lieux et en ces cavités ? La raison est pour ce qu’il y a plusieurs de ces sortes de lieux et de vastes : quelquefois une concavité, par le moyen des vents, pousse l’eau hors de soi pendant quelques jours ou quelques mois, jusqu’à ce qu’il se fasse derechef une répercussion d’eau : comme nous voyons dans la mer, dont les flots quelquefois sont agités dans l’étendue de plusieurs lieues, avant qu’ils puissent rencontrer quelque chose qui les repousse et, par la répercussion, les fasse retourner d’où ils partent.

Mais reprenons notre propos. Je dis que le feu ou la chaleur est cause du mouvement de l’air, et qu’il est la vie de toutes choses, et que la Terre en est la nourrice et le réceptacle : mais s’il n’y avait point d’eau qui rafraîchit notre Terre et notre air, alors la Terre serait desséchée pour ces deux raisons, savoir, à cause de la chaleur, tant du mouvement centrique que du Soleil céleste. Néanmoins, cela arrive en quelques lieux, lorsque les pores de la Terre sont bouchés, en telle sorte que l’humidité n’y peut pénétrer : et alors, par la correspondance des deux Soleils, céleste et centrique (parce qu’ils ont entre eux une vertu aimantine), le Soleil enflamme la Terre.

Et ainsi quelque jour le monde périra

Fais donc en sorte que l’opération en notre Terre soit telle que la chaleur centrale puisse changer l’eau en air, afin qu’elle sorte jusque sur la superficie de la Terre, et qu’elle répande le reste (comme j’ai dit) par les pores de la Terre ; et alors, au contraire, l’air se changera en une eau beaucoup plus subtile que n’a été la première. Et cela se fera ainsi : si tu donnes à dévorer à notre Vieillard l’Or et l’Argent afin qu’il les consume et que lui, enfin prêt aussi de mourir, soit brûlé, que ses cendres soient éparses dans l’eau, cuis le tout jusqu’à ce que soit assez, et tu as une Médecine qui guérit la lèpre. Avise au moins que tu ne prennes pas le froid pour le chaud, ou le chaud pour le froid ; mêle les natures aux natures, s’il y a quelque chose de contraire à la Nature, car une seule chose t’est nécessaire ; sépare-la, afin que la Nature soit semblable à la Nature ; fais cela avec le feu, non avec la main, et sache que si tu ne suis la Nature tout ton labeur est vain. Et je te jure par le Dieu qui est saint, que je t’ai dit ici tout ce que le père peut dire à son fils. Qui a des oreilles, qu’il entende, et qui a du sens, qu’il comprenne.

Chapitre XII

De la Pierre, et de sa vertu

Nous avons assez amplement discouru aux chapitres précédents de la production des choses naturelles, des Eléments et des matières première et seconde, des corps, des semences et, enfin, de leur usage et de leur vertu. J’ai encore écrit la façon de la Pierre Philosophale ; mais je révélerai maintenant tout autant que la Nature m’en a accordé et ce que l’expérience m’en a découvert touchant la vertu d’icelle. Mais, afin que, derechef sommaire–ment et en peu de paroles, je récapitule le sujet de ces douze chapitres, et que le Lecteur craignant Dieu puisse concevoir mon intention et mon sens, la chose est telle. Si quelqu’un doute de la vérité de l’Art, qu’il lise les écrits des Anciens, vérifiés par raison et par expérience, au dire desquels (comme dignes de créance) on ne doit faire difficulté d’ajouter foi. Que si quelqu’un trop opiniâtre ne veut croire leurs écrits, alors il se faut tenir à la maxime qui dit que, contre celui qui nie les principes, il ne faut jamais disputer : car les sourds et les muets ne peuvent parler. Et je vous prie, quelle prérogative auraient toutes les autres choses qui sont au monde par-dessus les métaux ? Pourquoi, en leur déniant à eux seuls une semence, les exclurons-nous à tort de l’universelle bénédiction que le Créateur a donnée à toutes choses, incontinent après la création du monde, comme les saintes Lettres nous le témoignent ? Que si nous sommes contraints d’avouer que les métaux ont de la semence, qui est celui qui serait assez sot pour ne pas croire qu’ils peuvent être multipliés en leur semence ? L’Art de Chymie en sa nature est véritable, la Nature l’est aussi ; mais rarement se trouve-t-il un véritable artiste : la Nature est unique, il n’y a qu’un seul Art, mais il y a plusieurs ouvriers. Quant à ce que la Nature tire les choses des Eléments, elle les engendre, par le vouloir de Dieu, de la première matière, que Dieu seul sait et connaît : la Nature produit les choses et les multiplie par le moyen de la seconde matière, que les Philosophes connaissent. Rien ne se fait au monde que par le vouloir de Dieu et de la Nature : car chaque Elément est en sa sphère, mais l’un ne peut pas être sans l’autre ; et toutefois conjoints ensemble, ils ne s’accordent point : mais l’eau est le plus digne de tous les Eléments, parce que c’est la mère de toutes choses, et l’esprit du feu nage sur l’eau. Par le moyen du feu, l’eau devient la première matière, ce qui se fait par le combat du feu avec l’eau ; et ainsi s’engendrent des vents ou des vapeurs, propres et faciles à être congelés avec la terre par l’air cru, qui, dès le commencement, a été séparé d’icelle : cc qui se fait sans cesse, et par un mouvement perpétuel ; car le feu ou la chaleur n’est point excité autrement que par le mouvement. Ce qui se peut voir manifestement chez tous les artisans qui liment le Fer, lequel, par le violent mouvement de la lime, devient aussi chaud que s’il avait été rouge au feu. Le mouvement donc cause la chaleur, la chaleur émeut l’eau : le mouvement de l’eau produit l’air, lequel est la vie de toutes choses vivantes.

Toutes les choses sont donc produites par l’eau en la manière que j’ai dite ci-dessus : car de la plus subtile vapeur de l’eau procèdent les choses subtiles et légères ; de l’huile de cette même eau en viennent choses plus pesantes ; et de son sel en proviennent choses beaucoup plus belles et plus excellentes que les premières. Mais, parce que la Nature est quelquefois empêchée de produire les choses pures à cause que la vapeur, la graisse et le sel se gâtent et se mêlent aux lieux impurs de la Terre, c’est pourquoi l’expérience nous a donné à connaître de séparer le pur d’avec l’impur. Si donc par votre opération vous voulez amender actuellement la Nature et lui donner un être plus parfait et accompli, faites dissoudre le corps dont vous voulez vous servir, séparez ce qui lui est arrivé d’hétérogène et d’étranger à la Nature, purgez-le ; joignez les choses pures avec les pures, les cuites avec les cuites et les crues avec les crues, selon le poids de la Nature, et non pas de la matière. Car vous devez savoir que le Sel nitre central ne prend point plus de terre, soit qu’elle soit pure ou impure, qu’il lui en est besoin. Mais la graisse ou l’onctuosité de l’eau se gouverne et se manie d’autre façon, parce que jamais on n’en peut avoir de pure ; c’est l’Art qui la nettoie par une double chaleur, et qui derechef la réunit et conjoint.

Epilogue, Sommaire et Conclusion des douze traités ou chapitres ci-dessus

Ami Lecteur, j’ai composé ces douez traités en faveur des enfants de l’Art, afin qu’avant qu’ils commencent à travailler, ils connaissent les opérations que la Nature nous enseigne, et de quelle manière elle produit toutes les choses qui sont au monde, afin qu’ils ne perdent point de temps et ne veuillent s’efforcer d’entrer dans la porte sans avoir les clefs ; parce que celui-là travaille en vain, qui met la main à l’ouvrage sans avoir premièrement la connaissance de la Nature.

Celui qui, en cette sainte et vénérable Science, n’aura pas le Soleil pour flambeau qui lui éclaire, et auquel la Lune ne découvrira pas sa lumière argentine parmi l’obscurité de la nuit, marchera en perpétuelles ténèbres. La Nature a une lumière propre qui n’apparaît pas à notre vue, le corps est à nos yeux l’ombre de la Nature : c’est pourquoi au moment que quelqu’un est éclairé de cette belle lumière naturelle, tous nuages se dissipent et disparaissent devant ses yeux ; il met toutes difficultés sous le pied ; toutes choses lui sont claires, présentes et manifestes ; et, sans empêchement aucun, il peut voir le point de notre Magnésie qui correspond à l’un et l’autre centre du Soleil et de la Terre ; car la lumière de la Nature darde ses rayons jusque-là et nous découvre ce qu’il y a de plus caché dans son sein. Prenez ceci pour exemple : que l’on habille des vêtements pareils un petit garçon et une petite fille de même âge, et qu’on les mette l’un près de l’autre, personne ne pourra reconnaître qui des deux est le mâle ou la femelle, parce que notre vue ne peut pénétrer jusqu’à l’intérieur ; et c’est pourquoi nos yeux nous trompent et font que nous prenons le faux pour le vrai. Mais quand ils sont déshabillés et mis à nu, en sorte qu’on les puisse voire comme la Nature les a formés, l’on reconnaît facilement l’un et l’autre en son sexe. De même aussi notre entendement fait une ombre à l’ombre de la Nature : tout ainsi donc que le corps humain est couvert de vêtements, ainsi la Nature humaine est couverte du corps de l’homme, laquelle Dieu s’est réservé à couvrir et découvrir selon qu’il lui plaît.

Je pourrais en cet endroit amplement et philosophiquement discourir de la dignité de l’Homme, de sa création et génération ; mais je passerai toutes ces choses sous silence, vu que ce n’est pas ici le lieu d’en traiter : nous parlerons un peu seulement de sa vie. L’Homme, donc, créé de la Terre, vit de l’air ; car dans l’air est cachée la viande de la vie, que de nuit nous appelons rosée, et de jour eau raréfiée, de laquelle l’esprit invisible congelé est meilleur et plus précieux que toute la Terre universelle. Ô sainte et admirable Nature ! qui ne permet point aux enfants de la Science de faillir, comme tu le montres de jour en jour en toute action et dans le cours de la vie humaine.

Au reste, dans ces douze chapitres j’ai allégué toutes ces raisons naturelles, afin que le Lecteur craignant Dieu et désireux de savoir puisse plus facilement comprendre tout ce que j’ai vu de mes yeux et que j’ai fait de mes mains propres, sans aucune fraude ni sophistication : car sans lumière et sans connaissance de la Nature, il est impossible d’atteindre à la perfection de cet Art, si ce n’est par une singulière révélation, ou par une secrète démonstration faite par un ami. C’est une chose vile et très précieuse, laquelle je répéterai de nouveau, encore bien que je l’aie décrite autrefois. Prends de notre air dix parties, de l’Or vif, ou de la Lune vive, une partie ; mets le tout dans ton vaisseau ; cuis cet air, afin que premièrement il soit eau, puis après qu’il n’est plus eau : si tu ignores cela, et que tu ne saches cuire l’air, sans doute tu failliras, parce que c’est là la vraie matière des Philosophes. Car tu dois prendre cc qui est, mais qui ne se voit pas, jusqu’à ce qu’il plaise à l’Opérateur ; c’est l’eau de notre rosée, de laquelle se tire me Salpêtre des Philosophes, par le moyen duquel toutes choses croissent et se nourrissent. Sa matrice est le centre du Soleil et de la Lune, tant céleste que terrestre ; et afin que je le dise plus ouvertement, c’est notre Aimant, que j’ai nommé ci-devant Aimant. L’air engendre cet Aimant, et cet Aimant engendre ou fait apparaître notre air. Je t’ai ici saintement dit la vérité ; prie Dieu qu’il favorise ton entreprise : et ainsi tu auras en ce lieu la vraie interprétation des paroles d’Hermès, qui assure que son père est le Soleil et la Lune sa mère ; que le vent l’a porté dans son ventre, à savoir le Sel Alcali, que les Philosophes ont nommé Sel Armoniac et Végétable, caché dans le ventre de la Magnésie. Son opération est telle : il faut que tu dissolves l’air congelé, dans lequel tu dissoudras la dixième partie l’Or ; scelle cela, et travaille avec notre feu jusqu’à ce que l’air se change en poudre : et alors, ayant le sel du monde, diverses couleurs apparaîtront.

J’eusse décrit l’entier procédé en ces traités ; mais parce qu’il est suffisamment expliqué avec la façon de multiplier, dans les livres de Raymond Lulle et des autres anciens Philosophes, je me suis contenté de traiter seulement de la première et seconde matière : ce que j’ai fait franchement et à cœur ouvert. Et ne croyez pas qu’il y ait homme au monde qui l’ait fait mieux et plus amplement que moi : car je n’ai pas appris ce que je dis de la lecture des livres, mais pour l’avoir expérimenté et fait de mes propres mains. Si donc tu ne m’entends pas ou que tu ne veuilles croire la vérité, n’accuse point mon livre, mais toi-même, et crois que Dieu ne te veut point révéler le secret : prie-le donc assidûment et relis plusieurs fois mon livre, principalement l’Epilogue de ces douze traités, en considérant toujours la possibilité de la Nature et les actions des Eléments, et ce qu’il y a de plus particulier en eux, et principalement en la raréfaction de l’eau ou de l’air ; car les Cieux et tout le monde même ont été ainsi créés. Je t’ai bien voulu déclarer tout ceci, de même qu’un père aurait fait a son fils. Ne t’émerveille point au reste de ce que j’ai fait tant de chapitres ; cc n’a pas été pour moi que je l’ai fait, puisque je n’ai pas besoin de livres, mais pour avertir plusieurs qui travaillent sur de vaines matières et dépensent inutilement leurs biens. A la vérité, j’eusse bien pu comprendre le tout en peu de lignes, et même en peu de mots ; mais je t’ai voulu conduire par raisons et par exemples à la connaissance de la Nature, afin qu’avant toute chose tu susses ce que tu devais chercher, ou la première ou la seconde matière, et que la Nature, sa lumière et son ombre te fussent connues. Ne te fâche point si tu trouves quelquefois des contradictions en mes traités, c’est la coutume générale de tous les Philosophes, tu en as besoin si tu les entends ; la rose ne se trouve point sans épines.

Pèse et considère diligemment ce que j’ai dit ci-dessus, savoir en quelle matière les Eléments distillent au centre de la Terre l’humide radical, et comment le Soleil terrestre et centrique le repousse et le sublime par son mouvement continuel jusqu’à la superficie de la Terre. J’ai encore dit que le Soleil céleste a correspondance avec le Soleil centrique ; car le Soleil céleste et la Lune ont une force particulière et une vertu merveilleuse de distiller sur la Terre par leurs rayons : car la chaleur se joint facilement à la chaleur ; et le sel au sel. Et comme le Soleil centrique a sa mer et une eau crue perceptible, ainsi le Soleil céleste a aussi sa mer et une eau subtile et imperceptible. En la superficie de la Terre, les rayons se joignent aux rayons et produisent les fleurs et toutes choses. C’est pourquoi quand il pleut, la pluie prend de l’air une certaine force de vie et la conjoint avec le Sel nitre de la Terre (parce que le Sel nitre de la Terre, par sa siccité, attire l’air à soi, lequel air il résout en eau, ainsi que fait le Tartre calciné : et ce Sel nitre de la Terre a cette force d’attirer l’air, parce qu’il a été air lui-même et qu’il est joint avec la graisse de la Terre). Et plus les rayons du Soleil frappent abondamment, il se fait une plus grande quantité de Sel nitre et, par conséquent, une plus grande abondance de Froment vient à croître sur la Terre. Ce que l’expérience nous enseigne de jour en jour.

J’ai voulu déclarer (aux ignorants seulement) la correspondance que toutes choses ont entre elle, et la vertu efficace du Soleil, de la Lune et des Etoiles ; car les savants n’ont pas besoin de cette instruction. Notre matière paraît aux yeux de tout le monde, et elle n’est pas connue. Ô notre Ciel ! ô notre Eau ! ô notre Mercure ! ô notre Sel nitre, qui êtes dans la mer du monde ! ô notre Végétable ! ô notre Soufre fixe et volatil ! ô tête morte ou fèces de notre mer ! Eau qui ne mouille point, sans laquelle personne au monde ne peut vivre, et sans laquelle il ne naît et ne s’engendre rien en toute la Terre ! Voilà les épithètes de l’Oiseau d’Hermès, qui ne repose jamais. Elle est de vil prix, personne ne s’en peut passer. Et ainsi tu as à découvert la chose la plus précieuse qui soit en tout le monde, laquelle je te dis entièrement n’être autre chose que notre Eau pontique, qui se congèle dans le Soleil et la Lune, et se tire néanmoins du Soleil et de la Lune, par le moyen de notre Acier, avec un artifice philosophique et d’une manière surprenante, si elle est conduite par un sage fils de la Science.

Je n’avais aucun dessein de publier ce livre pour les raisons que j’ai rapportées dans la Préface : mais le désir que j’ai de satisfaire et profiter aux esprits ingénus et vrais Philosophes, m’a vaincu et gagné ; de sorte que j’ai voulu montrer ma bonne volonté à ceux qui me connaissent, et manifester, à ceux qui savent l’Art, que je suis leur compagnon et leur pareil, et que je désire avoir leur connaissance. Je ne doute point qu’il n’y ait plusieurs gens ne bien et de bonne conscience qui possèdent secrètement ce grand don de Dieu : mais je les prie et conjure qu’ils aient en singulière recommandation le silence d’Arpocrate et qu’ils se fassent sages et avisés à mon exemple et à mes périls : car toutefois et quantes que je me suis voulu déclarer aux Grands, cela m’a toujours été ou dangereux ou dommageable. De manière que par cet écrit je me manifeste aux fils d’Hermès ; et, par même moyen, j’instruis les ignorants et remets les égarés dans le vrai chemin. Que les héritiers de la Science croient qu’ils ne tiendront jamais de voie plus sûre et meilleure que celle que je leur ai ici montrée. Qu’ils s’y arrêtent donc ; car j ’ai dit ouvertement toutes choses, principalement pour ce qui regarde l’extraction de notre Sel Armoniac ou Mercure philosophique, tiré de notre Eau pontique. Et si je n’ai pas bien clairement révélé l’usage de cette Eau, c’est que le Maître de la Nature ne m’a pas permis d’en dire davantage : car Dieu seul doit révéler ce secret, lui qui connaît les cœurs et les esprits des Hommes, et qui pourra ouvrir l’entendement à celui qui le priera soigneusement et lira plusieurs fois ce petit traité.

Le vaisseau (comme j’ai dit) est unique depuis le commencement jusqu’à la fin, ou tout au plus deux suffisent. Que le feu soit aussi continuel en l’un et l’autre ouvrage ; à raison de quoi (ceux qui errent, qu’ils lisent les dixième et onzième chapitres. Car si tu travailles en une tierce matière, tu ne feras rien. Et si tu veux savoir ceux qui travaillent en cette tierce matière, ce sont ceux qui laissant notre sel unique, qui est le vrai Mercure, s’amusent à travailler sur les herbes, animaux, pierres et minières. Car, excepté notre Soleil et notre Lune, qui est couverte de la sphère de Saturne, il n’y a rien de véritable.

Quiconque désire parvenir à la fin désirée, qu’il sache la conversion des Eléments ; qu’il sache faire pondéreux ce qui de soi est léger ; et qu’il sache faire en sorte que ce qui de soi est esprit, ne le soit plus : alors il ne travaillera point sur un sujet étrange. Le feu est le régime de tout ; et tout cc qui se fait en cet Art se fait par le feu, et non autrement, comme nous avons suffisamment démontré ci-dessus.

Adieu, Ami Lecteur, jouis longuement de mes ouvrages, que je t’assure être confirmés par les diverses expériences que j’en ai faites : jouis en, dis-je, à la gloire de Dieu, au salut de ton âme et au profit de ton prochain.

Enigme philosophique du même auteur aux fils de vérité

Je vous ai déjà découvert et manifesté, ô enfants de la Science ! tout ce qui dépendait de la source de la fontaine universelle, si bien qu’il ne reste plus rien à dire : car, en mes précédents traités, j’ai expliqué suffisamment, par des exemples, ce qui est de la Nature : j’ai déclaré la théorie et la pratique tout autant qu’il m’a été permis. Mais afin que personne ne se puisse plaindre que j’aie écrit trop laconiquement et que j’aie omis quelque chose par ma brièveté, je vous décrirai encore tout au long l’œuvre entier, toutefois énigmatiquement, afin que vous jugiez jusqu’où je suis parvenu par la permission de Dieu. Il y a une infinité de livres qui traitent de cet Art, mais à grand-peine trouverez-vous dans aucun la vérité si clairement expliquée : ce que j’ai bien voulu faire, à cause que j’ai plusieurs fois conféré avec beaucoup de personnes qui pensaient bien entendre les écrits des Philosophes ; mais j’ai bien connu, par leurs discours, qu’ils les interprétaient beaucoup plus subtilement que la Nature, qui est simple, ne requerrait : même toutes mes paroles, quoique très véritables, leur semblaient toutefois trop viles et trop basses pour leur esprit qui ne concevait que des choses hautes et incroyables. Il m’est arrivé quelquefois que j’ai déclaré la Science de mot à mot à quelques-uns qui n’y ont jamais fait de réflexion, parce qu’ils ne croyaient pas qu’il y eût de l’eau dans notre mer : ils voulaient néanmoins passer pour Philosophes. Puis donc que ces gens-là n’ont pu entendre mes paroles profondes sans énigme et sans obscurité, je ne crains point (comme ont fait les autres Philosophes) que personne les puisse si facilement entendre : aussi est-ce un don qui ne nous est donné que de Dieu seul.

Il est bien vrai que si en cette Science il était requis une subtilité d’esprit et que la chose fût telle qu’elle pût être aperçue par les yeux du vulgaire, j’ai rencontré de beaux Esprits, et des Ames tout à fait propres pour rechercher de semblables choses : mais je vous dis encore qu’il faut que vous soyez simples et non point trop prudents, jusqu’à ce que vous ayez trouvé le secret : car lorsque vous l’aurez, nécessairement la prudence vous accompagnera ; et vous pourrez aussi composer aisément une infinité de livres : ce qui, sans doute, est bien plus facile à celui qui est au centre et voit la chose qu’à celui qui marche sur la circonférence et n’a rien d’autre que l’ouïe. Vous avez la matière de toute chose clairement décrite : mais je vous avertis que si vous voulez parvenir à ce secret, qu’il faut surtout prier Dieu, puis aimer votre prochain ; et enfin n’allez point vous imaginer des choses si subtiles, desquelles la Nature ne sait rien : mais demeurez, demeurez, dis-je, en la simple voie de la Nature, parce que, dans cette simplicité, vous pourrez mieux toucher la chose au doigt que vous ne la pourrez voir parmi tant de subtilités.

En lisant mes écrits, ne vous amusez point aux syllabes seulement, mais considérez toujours la Nature et ce qu’elle peut : et devant que de commencer l’œuvre, imaginez-vous bien ce que vous cherchez, quel est le but de votre intention ; car il vaut mieux l’apprendre par l’imagination et par l’entendement que par des ouvrages manuels et à ses dépens. Je vous dis encore qu’il vous faut trouver une chose qui est cachée, de laquelle par un merveilleux artifice se tire cette humidité, qui sans violence et sans bruit dissout l’Or, voire même aussi doucement et aussi naturellement que l’eau chaude dissout et liquéfie la glace. Si vous avez trouvé cela, vous avez la chose de laquelle l’Or a été produit par la Nature. Et, bien que les métaux et toutes les choses du monde prennent leur origine d’icelle, il n’y a rien toutefois qui lui soit si ami que l’Or ; car dans toutes les autres choses il y a quelque impureté, dans l’Or, au contraire, il n’y en a aucune ; c’est pourquoi elle est comme la mère de l’or.

Et ainsi je conclus que si vous ne voulez vous rendre sages par mes avertissements, vous m’ayez pour excusé, puisque je ne désire que vous rendre office : je l’ai fait avec autant de fidélité qu’il m’a été permis et en homme de bonne conscience. Si vous demandez qui je suis, je suis Cosmopolite, c’est-à-dire citoyen du monde : si vous me connaissez et que vous désirez être honnêtes gens, vous vous tairez si vous ne me connaissez point, ne vous en informez pas davantage, car jamais à homme vivant je n’en déclarerai plus que j’ai fait par cet écrit public. Croyez-moi, si je n’étais de la condition que je suis, je n’aurais rien de plus agréable que la vie solitaire ou de demeurer dans un tonneau comme un autre Diogène : car je vois que tout ce qu’il y a au monde n’est que vanité, que la fraude et l’avarice sont en règne, où toutes choses se vendent ; et qu’enfin la malice a surmonté la vertu : je vois devant mes yeux la félicité de la vie future, c’est ce qui me donne de la joie. Je ne m’étonne plus maintenant, comme j’ai fait auparavant, de ce que le Philosophes, après avoir acquis cette excellente Médecine, ne se souciaient point d’abréger leurs jours : parce qu’un véritable Philosophe voit devant ses yeux la vie future, de même que tu vois ton visage dans un miroir. Que si Dieu te donne la fin désirée, tu me croiras et ne te révéleras point au monde.

S’ensuit la Parabole ou Enigme philosophique, ajoutée pour mettre fin à l’œuvre

Il arriva une fois que, naviguant du Pôle arctique au Pôle antarctique, je fus jeté, par le vouloir de Dieu, au bord d’une grande mer. Et, bien que j’eusse une entière connaissance des avenues et propriétés de cette mer, toutefois j’ignorais si en ces quartiers-là l’on pouvait trouver cc petit Poisson nommé Echeneneis, que tant de personnes de grande et de petite condition ont recherché jusqu’à présent avec tant de soin et de peine. Mais pendant que je regarde sur le bord les Mélosines nageantes çà et là avec les Nimphes, étant fatigué de mes labeurs précédents et abattu par la variété de mes pensées, je me laisse emporter au sommeil par le doux murmure de l’eau. Et tandis que je dormais ainsi doucement, il m’arrive en songe une vision merveilleuse : Je vois sortir de notre Mer le Vieillard Neptune d’une apparence vénérable et armé de son Trident, lequel, après un amiable salut, me mène dans une île très agréable. Cette île était située du côté du Midi et très abondante en toutes choses nécessaires pour la vie et pour les délices de l’homme : Les Champs Élisiens, tant vantés par Virgile, ne seraient rien en comparaison d’elle. Tout le rivage de l’île était environné de myrtes, de cyprès et de romarin. Les prés verdoyants, tapissés de diverses couleurs, réjouissaient la vue par leur variété et remplissaient le nez d’une odeur très suave. Les collines étaient pleines de vignes, d’oliviers et de cèdres. Les forêts n’étaient remplies que d’orangers et de citronniers. Les chemins publics étant plantés et parsemés de côté et d’autre d’une infinité de lauriers et de grenadiers, entretissus et enlacés ensemble avec beaucoup d’artifice, fournissaient un ombrage agréable aux passants. Enfin tout ce qui se peut dire et désirer au monde se trouvait là. En nous promenant, Neptune me montrait dans cette île deux mines d’Or et d’Acier, cachées sous une roche : et guère loin de là, il me mène dans un pré, au milieu duquel était un jardin plein de mille beaux arbres divers et dignes d’être regardés. Entre plusieurs de ces arbres, il m’en montra sept qui avaient chacun leur nom ; et entre ces sept j’en remarquai deux principaux et plus éminents que les autres, desquels l’un portait un fruit aussi clair et aussi reluisant que le Soleil, et les feuilles étaient comme d’Or ; l’autre portait son fruit plus blanc que lys, et ses feuilles étaient comme de fin Argent. Neptune les nommait, l’un Arbre solaire et l’autre Arbre lunaire. Mais encore que toutes ces choses se trouvassent à souhait dans cette île, une chose toutefois y manquait : on ne pouvait y avoir de l’eau qu’avec grande difficulté ; il y en avait plusieurs qui s’efforçaient d’y faire conduire l’eau d’une fontaine par des canaux, d’autres qui en tiraient de diverses choses : mais tout leur labeur était inutile, car en ce lieu-là on n’en pouvait avoir si on se servait de quelque instrument moyen ; que si on en avait, elle était vénéneuse, à moins qu’elle ne fût tirée des rayons du Soleil et de la Lune : ce que peu de gens ont pu faire. Et si quelques-uns ont eu la fortune assez favorable pour y réussir, ils n’en ont jamais pu tirer plus de dix parties : car cette eau était si admirable qu’elle surpassait la neige en blancheur. Et crois moi, que j’ai vu et touché cette eau, et en la contemplant je me suis beaucoup émerveillé.

Tandis que cette contemplation occupait tous mes sens et commençait déjà à me fatiguer, Neptune s’évanouit, et il m’apparaît en sa place un grand Homme, au front duquel était le nom de Saturne. Celui-ci, prenant le vase, puisa les dix parties de cette eau, et incontinent il prit du fruit de l’Arbre solaire et le mit dans cette eau ; et je vis le fruit de cet arbre se consumer et se résoudre dans cette eau, comme la glace dans l’eau chaude. Je lui demandai : Seigneur, je vois ici une chose merveilleuse, Cette eau est presque de rien et, néanmoins, je vois que le fruit de cet arbre se consume dans elle par une si douce chaleur ; à quoi sert tout cela ? II me répondit gracieusement : Il est vrai, mon fils, que c’est une chose admirable ; mais ne vous en étonnez pas, il faut que cela soit ainsi, car cette eau est l’eau de vie, qui a puissance d’améliorer les fruits de cet arbre, de façon que, désormais, il ne sera plus besoin d’en planter ni enter, parce qu’elle pourra par sa seule odeur rendre tous les autres six arbres de même nature qu’elle est. En outre, cette eau sert de femelle à ce fruit, de même que ce fruit lui sert de mâle ; car le fruit de cet arbre ne se peut pourrir en autre chose que dans cette eau. Et, bien que cc fruit soit de soi une chose précieuse et admirable, toutefois s’il se pourrit dans cette eau, il engendre par cette putréfaction la Salamandre persévérante au feu, le sang de laquelle est plus précieux que tous les trésors du monde, ayant la faculté de rendre fertiles les six arbres que tu vois et de leur faire porter des fruits plus doux que le miel.

Je lui demandai encore : Seigneur, comment se fait cela ? Je t’ai dit ci-devant (reprit-il) que les fruits de l’Arbre solaire sont vifs, sont doux ; mais au lieu que le fruit de cet Arbre solaire, maintenant qu’il cuit dans cette eau, ne peut saouler qu’un seul fruit, après la coction il en peut saouler mille. Puis je lui demandai : Se cuit-il à grand feu, et pendant quel temps ? Il me répondit que cette eau avait un feu intrinsèque, lequel, s’il est aidé par une chaleur continuelle, brûle trois parties de son corps avec le corps de ce fruit ; et il n’en demeurera qu’une si petite partie, qu’à grand-peine la pourrait-on imaginer ; mais la prudente conduite du Maître fait cuire ce fruit par une très grande vertu pendant l’espace de sept mois premièrement, et après, pendant l’espace de dix ; cependant plusieurs choses apparaissent, et toujours le cinquantième jour après le commencement, plus ou moins.

Je l’interrogeais encore : Seigneur, ce fruit peut-il être cuit dans quelques autres eaux ? et ne lui ajoute-t-on pas quelque chose ? Il me répond : Il n’y a que cette seule eau qui soit utile en tout ce pays et en toute cette île, nulle autre eau que celle-ci ne peut pénétrer les pores de cette pomme ; et sache que l’Arbre solaire est sorti de cette eau, laquelle est tirée des rayons du Soleil et de la Lune, par la force de notre Aimant. C’est pourquoi ils ont ensemble une si grande sympathie et correspondance, que si on y ajoute quelque chose d’étranger, elle ne pourrait faire ce qu’elle fait de soi-même. Il la faut donc laisser seule, et ne lui rien ajouter que cette pomme : car après la coction, c’est un fruit immortel, ayant vie et sang, parce que le sang fait que tous les arbres stériles portent même fruit et de même nature que la pomme.

Je lui demandais en outre : Seigneur, cette eau se peut-elle tirer en quelque autre façon ? et la trouve-t-on partout ? Il me répond : Elle est en tout lieu, et personne ne peut vivre sans elle ; elle se puise par d’admirables moyens. Mais celle-là est la meilleure qui se tire par la force de notre Acier, lequel se trouve au ventre d’Ariés. Et je lui dis, à quoi est-elle utile ? Il répond : Devant sa due coction, c’est un grand venin ; mais après une cuisson convenable, c’est une souveraine Médecine : et alors elle donne vingt-neuf grains de sang, desquels chaque grain te fournira huit cent soixante et quatre du fruit de l’Arbre solaire. Je lui demandai : Ne se peut-il pas améliorer plus outre ? Selon le témoignage de l’écriture philosophique (dit-il), il peut être exalté premièrement jusqu’à dix, puis jusqu’à cent, après jusqu’à mille, à dix mille, et ainsi de suite. J’insistais : Seigneur, dites-moi si plusieurs connaissent cette eau, et si elle a un nom propre ? Il cria hautement : Peu de gens l’ont connue, mais tous l’ont vue, la voient et l’aiment ; elle a non seulement un nom, mais plusieurs et divers. Mais le vrai nom propre qu’elle a, c’est qu’elle se nomme l’Eau de notre mer, l’Eau qui ne mouille point les mains. Je lui demandai encore : D’autres personnes que les Philosophes en usent-ils à autre chose ? Toute créature (dit-il) en use, mais invisiblement. Naît-il quelque chose dans cette eau, lui dis-je ? D’icelle se font toutes les choses qui sont au monde, et toutes choses vivent en elle, me dit-il : mais il n’y a rien proprement en elle, sinon que c’est une chose qui se mêle avec toutes les choses du monde. Je lui demandai : Est-elle utile sans le fruit de cet arbre ? Il me dit : Sans ce fruit elle n’est pas utile en cet œuvre : car elle n’est améliorée qu’avec le seul fruit de cet Arbre solaire.

Et alors je commençai à le prier : Seigneur, de grâce, nommez-la-moi si clairement et ouvertement que je n’en puisse plus douter. Mais lui, en élevant sa voix, il cria si fort qu’il m’éveilla : ce qui fut cause que je ne pus lui demander rien davantage et qu’il ne me voulut plus répondre, ni moi aussi je ne t’en puis pas dire plus. Contente-toi de ce que je t’ai dit, et crois qu’il n’est pas possible de parler plus clairement. Car si tu ne comprends pas ce que je t’ai déclaré, jamais tu n’entendras les livres des autres Philosophes.

Après le subit et inespéré départ de Saturne, un nouveau sommeil me surprit, et derechef Neptune m’apparut en forme visible. Et me félicitant de cette heureuse rencontre dans les jardins des Hespérides, il me montra un miroir, dans lequel j’ai vu toute la Nature à découvert. Après plusieurs discours de part et d’autre, je le remerciais de ses bienfaits, et de ce que, par son moyen, j’étais entré non seulement en cet agréable jardin, mais encore de ce que j’eus l’honneur de deviser avec Saturne, comme je désirais il y avait si longtemps. Mais parce qu’il me restait encore quelques difficultés à résoudre, et desquelles je n’avais pu être éclairci à cause de l’inopiné départ de Saturne, je le priais instamment de m’ôter, en cette occasion désirée, le scrupule auquel j’étais, et lui parlai en cette façon : Seigneur, j’ai lu les livres des Philosophes, qui affirment unanimement que toute génération se fait par mâle et femelle ; et, néanmoins, dans mon songe j’ai vu que Saturne ne mettait dans notre Mercure que le fruit de l’Arbre solaire : j’estime que comme Seigneur de la mer, vous savez bien ces choses et vous prie de répondre à ma question. Il est vrai, mon fils, (dit-il), que toute génération se fait par mâle et femelle ; mais à cause de la distraction et différence des trois règnes de la Nature, un animal à quatre pieds naît d’une façon, et un ver d’une autre. Car encore que les vers aient des yeux, la vue, l’ouïe et les autres sens, toute fois ils naissent de putréfaction ; et le lieu d’iceux, ou la terre où ils se pourrissent, est la femelle. De même en l’œuvre philosophique, la mère de cette chose est ton Eau que nous avons tant de fois répétée ; et tout ce qui naît de cette Eau, naît à la façon des vers par putréfaction. C’est pourquoi les Philosophes ont créé le Phoenix et la Salamandre. Car si cela se faisait par la conception de deux corps, ce serait une chose sujette à la mort ; mais parce qu’il se revivifie soi-même, le corps premier étant détruit, il en revient un autre incorruptible. D’autant que la mort des choses n’est rien autre que la séparation des parties du composé. Cela se fait ainsi en ce Phoenix, qui se sépare par soi-même de son corps corruptible.

Puis je lui demandai encore : Seigneur, y a-t-il en cet œuvre choses diverses ou composition de plusieurs choses ? Il n’y a qu’une seule et unique chose (dit-il), à laquelle on n’ajoute rien, sinon l’Eau philosophique qui t’a été manifestée en ton songe, laquelle doit être dix fois autant pesante que le corps. Et crois, mon fils, fermement et constamment que tout ce qui t’a été montré ouvertement par moi et par Saturne en ton songe dans cette île, selon la coutume de la région, n’est nullement songe, mais la pure vérité, laquelle te pourra être découverte par l’assistance de Dieu et par l’expérience, vraie maîtresse de toutes choses, Et comme je voulais m’enquérir et m’éclaircir de quelque autre chose, après m’avoir dit adieu, il me laissa sans réponse, et je me trouvai réveillé dans la désirée région de l’Europe. Ce que je t’ai dit (Ami Lecteur) te doit donc aussi suffire.

Adieu.

A la seule Trinité soit louange et gloire.

Dialogue du Mercure, de l’Alchymiste et de la Nature

II advint un certain temps que plusieurs Alchymistes eurent une assemblée, pour consulter et résoudre ensemble comment ils pourraient faire la Pierre philosophale et la préparer comme il faut ; et ils ordonnèrent entre eux que chacun dirait son opinion par ordre et selon ce qui lui en semblerait. Ce conseil et cette assemblée se tinrent au milieu d’un beau pré, à ciel ouvert, et en jour clair et serein. Là étant assemblés, plusieurs d’entre eux furent d’avis que Mercure était la première matière de la Pierre : les autres disaient que c’était le Soufre ; et les autres croyaient que c’était quelque autre chose. Néanmoins, l’opinion de ceux qui tenaient pour le Mercure était la plus forte et emportait le dessus, en ce qu’elle était appuyée du dire des Philosophes qui tiennent que le Mercure est la véritable matière première, et même qu’il est la première matière des métaux : car tous les Philosophes s’écrient, notre Mercure, notre Mercure, etc. Comme ils disputaient ainsi ensemble et que chacun d’eux s’efforçait de faire passer son opinion pour la meilleure et attendait avec désir, avec joie et avec impatience la conclusion de leur différend, il s’éleva une grande tempête, avec des orages, des grêles et des vents épouvantables et extraordinaires, qui séparèrent cette congrégation, renvoyant les uns et les autres en diverses provinces sans avoir pris aucune résolution. Un chacun se proposa dans son imagination quelle devait être la fin de cette dispute et recommença ses épreuves comme auparavant : les uns cherchèrent la Pierre des Philosophes en une chose, les autres en une autre ; et cette recherche a continué jusqu’aujourd’hui sans cesse et sans aucune intermission. Or un de ces Philosophes qui s’était trouvé en cette compagnie, se ressouvenant que dans la dispute la plus grande partie d’entre eux étaient du sentiment qu’il fallait chercher la Pierre des Philosophes au Mercure. dit en soi-même : Encore qu’il n’y ait eu rien d’arrêté et de déterminé dans nos discours et qu’on n’ait fait aucune résolution, si est-ce que je travaillerai sur le Mercure, quoi qu’on en dise ; et quand j’aurai fait cette benoîte Pierre, alors la conclusion sera faite. Car je vous avertis que c’était un homme qui parlait toujours avec soi-même, comme font les Alchymistes. Il commença donc à lire les livres des Philosophes et, entre autres, il tomba sur la lecture d’un livre d’Alain, qui traite du Mercure : et ainsi, par la lecture de ce beau livre, ce Monsieur l’Alchymiste devint Philosophe, mais Philosophe sans conclusion. Et, après avoir pris le Mercure, il commença à travailler : il le mit dans un vaisseau de verre, et le feu dessous : le Mercure, comme il a coutume, s’envole et se résout en air. Mon pauvre Alchymiste, qui ignorait la Nature du Mercure, commence à battre sa femme bien et beau, lui reprochant qu’elle lui avait dérobé son Mercure : car personne (se disait-il) ne pouvait être entré là-dedans qu’elle seule. Cette pauvre femme innocente ne put faire autre chose que s’excuser en pleurant ; puis elle dit à son mari tout bas entre ses dents : Que diable feras-tu de cela, dis pauvre badin, de la merde ?

L’Alchymiste prend derechef du Mercure et le met dans un vaisseau ; et, de crainte que sa femme ne lui dérobât, il le gardait lui-même : mais le Mercure, à son ordinaire, s’envola aussi bien cette fois que l’autre. L’Alchymiste, au lieu d’être fâché de la fuite de son Mercure, s’en réjouit grandement, pour ce qu’il se ressouvint qu’il avait lu que la première matière de la Pierre était volatile. Et ainsi il se persuada et crut entièrement que désormais il ne pouvait plus faillir, tant qu’il travaillerait sur cette matière. Il commença dès lors à traiter hardiment le Mercure ; il apprit à le sublimer, à le calciner par une infinité de manières, tantôt par les Sels, tantôt par le Soufre ; puis le mêlait tantôt avec les métaux, tantôt avec des minières, puis avec du sang, puis avec des cheveux ; et puis le détrempait et le macérait avec des eaux-fortes, avec du jus d’herbes, avec de l’urine, avec du vinaigre. Mais le pauvre homme ne put rien trouver qui réussît à son intention ni qui le contentât, bien qu’il n’eût rien laissé en tout le monde avec quoi il n’eût essayé de coaguler et fixer ce beau Mercure. Voyant donc qu’il n’avait encore rien fait et qu’il ne pouvait rien avancer du tout, il se prit à songer. Au même temps, il se ressouvint d’avoir lu dans les auteurs que la matière était de si vil prix qu’elle se trouvait dans les fumiers et dans les retraits : si bien qu’il recommença à travailler de plus belle et mêler ce pauvre Mercure avec toutes sortes de fientes, tant humaines que d’autres animaux, tantôt séparément, tantôt toutes ensemble. Enfin, après avoir bien peiné, sué et tracassé, après avoir bien tourmenté le Mercure et s’être bien tourmenté soi-même, il s’endormit plein de diverses pensées et roulant diverses choses en son esprit. Une vision lui apparut en songe ; il vit venir vers lui un bon Vieillard, qui le salua et lui dit familièrement : Mon Ami, de quoi vous attristez-vous ? Auquel il répondit : Monsieur, je voudrais volontiers faire la Pierre philosophale. Le Vieillard lui répliqua : Oui, mon Ami, voilà un très bon souhait : mais avec quoi voulez-vous faire la Pierre des Philosophes ?

L’Alchymiste. Avec le Mercure, Monsieur.

Le Vieillard. Mais avec quel Mercure ?

L’Alchymiste. Ah ! Monsieur, pourquoi me demandez-vous avec quel Mercure, car il n’y en a qu’un.

Le Vieillard. Il est vrai, mon Ami, qu’il n’y a qu’un Mercure, mais diversifié par les lieux où il se trouve, et toujours une partie plus pure que l’autre.

L’Alchymiste. Ô Monsieur ! je sais très bien comme il le faut purger et nettoyer, avec le Sel et le Vinaigre, avec le Nitre et le Vitriol.

Le Vieillard. Et moi je vous dis et vous déclare, mon bon Ami, que cette purgation ne vaut rien et n’est point la vraie, et que ce Mercure-là ne vaut rien aussi et n’est point le vrai : les hommes sages ont bien un autre Mercure et une autre façon de le purger. Et, après avoir dit cela, il disparut.

Ce pauvre Alchymiste étant réveillé et ayant perdu son songe et son sommeil, se prit à penser profondément quelle pouvait être cette vision, et quel pouvait être ce Mercure des Philosophes ; mais il ne put rien s’imaginer que ce Mercure vulgaire. Il disait en soi-même : Ô mon Dieu ! si j’eusse pu parler plus longtemps avec ce bon Vieillard, sans doute j’eusse découvert quelque chose. Il recommença donc encore ses labeurs, je dis ses sales labeurs, brouillant toujours son Mercure tantôt avec sa propre merde, tantôt avec celle des enfants ou d’autres animaux ; et il ne manquait point d’aller tous les jours une fois au lieu où il avait vu cette vision, pour essayer s’il pourrait encore parler avec son Vieillard ; et là quelquefois il faisait semblant de dormir, et fermait les yeux en l’attendant. Mais comme le Vieillard ne venait point, il estima qu’il eût peur et qu’il ne crût pas qu’il dormît ; c’est pourquoi il commença à jurer : Monsieur, Monsieur le Vieillard, n’ayez point de peur, ma foi, je dors ; regardez plutôt à mes yeux, si vous ne me voulez croire. Voilà-t-il pas un sage personnage ?

Enfin ce misérable Alchymiste, après tant de labeurs, après la perte et la consommation de tous ses biens, s’en allait petit à petit perdre l’entendement, songeant toujours à son Vieillard : si bien qu’un jour entre autres, à cause de cette grande et forte imagination qu’il s’était imprimée, il s’endormit ; et en songe il lui apparut un fantôme en forme de ce Vieillard, qui lui dit : Ne perdez point courage, mon Ami, ne perdez point courage, votre Mercure est bon, et votre matière aussi est bonne ; mais si cc méchant ne veut vous obéir, conjurez-le, afin qu’il ne soit pas volatil. Quoi ! vous étonnez-vous de cela ? Hé ! n’a-t-on pas accoutume de conjurer les serpents ? pourquoi ne conjurera-t-on pas aussi bien le Mercure ? Et ayant dit cela, le Vieillard voulut se retirer ; mais l’Alchymiste pensant l’arrêter, s’écria si fort : Ah ! Monsieur, attendez, qu’il s’éveilla soi-même et perdit par ce moyen et son songe et son espérance : néanmoins, il fût bien consolé de l’avertissement que lui avait donné ce fantôme. Puis après il prit un vaisseau plein de Mercure et commença à le conjurer de terrible façon, comme lui avait enseigné le fantôme en son sommeil. Et se ressouvenant qu’il lui avait dit qu’on conjurait bien les serpents, il s’imagina qu’il le fallait conjurer tout de même que les serpents. Qu’ainsi ne soit (disait-il), ne peint-on pas le Mercure avec des serpents entortillés en une verge ? Il prend donc son vaisseau plein de Mercure et commence à dire : Ux. Ux. Us. Tas. etc. Et là où la conjuration portait le nom de Serpent, il y mettait celui de Mercure, disant : Et toi, Mercure, méchante bête, etc. Auxquelles paroles le Mercure se prit à rire, et à parler à l’Alchymiste, lui disant : Venez ça, Monsieur l’Alchymiste, qu’est-ce que vous me voulez ?

Ma fois vous avez grand tort

De me tourmenter si fort

L’Alchymiste. Ho, ho, méchant coquin que tu es, tu m’appelles à cette heure Monsieur, quand je te touche jusqu’au vif : je t’ai donc trouvé une bride : attends, attends un peu, je te ferai bien chanter une autre chanson. Et ainsi il commença à parler plus hardiment au Mercure et, comme tout furibond et en colère, il lui dit : Viens ça, je te conjure par le Dieu vivant, n’es-tu pas ce Mercure des Philosophes ? Le Mercure tout tremblant lui répond : Oui, Monsieur, je suis Mercure.

L’Alchymiste. Pourquoi donc, méchant garnement que tu es, pourquoi ne m’as-tu pas voulu obéir ? et pourquoi ne t’ai-je pas pu fixer ?

Le Mercure. Ah ! mon très magnifique et honoré Seigneur, pardonnez à moi, pauvre misérable ; c’est que je ne savais pas que vous fussiez si grand Philosophe.

L’Alchymiste. Pendard, et ne le pouvais-tu pas bien sentir et comprendre par mes labeurs, puisque je procédais avec toi si philosophiquement ?

Le Mercure. Cela est vrai, Monseigneur, toutefois je me voulais cacher, et fuir vos liens : mais je vois bien, pauvre misérable que je suis, qu’il m’est impossible d’éviter que je ne paraisse en la présence de mon très magnifique et honoré Seigneur.

L’Alchymiste. Ah ! Monsieur le galant, tu as donc trouvé un Philosophe à cette heure ?

Le Mercure. Oui, Monseigneur, je vois fort bien et à mes dépens, que Votre Excellence est un très grand Philosophe. L’Alchymiste se réjouissant donc en son coeur, commence à dire en soi-même : A la fin, j’ai trouvé ce que je cherchais. Puis se retournant vers le Mercure, il lui dit d’une voix terrible : ça, ça traître, me seras-tu donc obéissant à cette fois ? Regarde bien ce que tu as à faire, car autrement tu ne t’en trouveras pas bien.

Le Mercure. Monseigneur, je vous obéirai très volontiers, si je le peux, car je suis à présent fort débile.

L’Alchymiste. Comment, coquin, tu t’excuses déjà ?

Le Mercure. Non, Monsieur, je ne m’excuse pas, mais je languis beaucoup.

L’Alchymiste. Qu’est-ce qui te fait mal ?

Le Mercure. L’Alchymiste me fait mal.

L’Alchymiste. En quoi, traître vilain, tu te moques encore de moi ?

Le Mercure. Ah ! Monseigneur, à Dieu ne plaise, vous êtes trop grand Philosophe : je parle de l’Alchymiste.

L’Alchymiste. Bien, bien, tu as raison, cela est vrai. Mais que t’a fait l’Alchymiste ?

Le Mercure. Ah ! Monsieur, il m’a fait mille maux, car il m’a mêlé et brouillé avec tout plein de choses qui me sont contraires : ce qui m’empêche de pouvoir reprendre mes forces et montrer mes vertus ; il m’a tant tourmenté que je suis presque réduit à mort.

L’Alchymiste. Tu mérites tous ces maux, et encore de plus grands, parce que tu es désobéissant.

Le Mercure, Moi, Monseigneur ,jamais je ne fus désobéissant à un véritable Philosophe ; mais mon naturel est tel que je me moque des fols.

L’Alchymiste. Et quelle opinion as-tu de moi ?

Le Mercure. De vous, Monseigneur, vous êtes un grand personnage, très grand Philosophe, qui même surpassez Hermès en doctrine et en sagesse.

L’Alchymiste. Certainement cela est vrai, je suis homme docte : je ne me veux pourtant pas louer moi-même, mais ma femme me l’a bien dit ainsi, que j’étais un très docte Philosophe ; elle a reconnu cela de moi.

Le Mercure. Je le crois facilement, Monsieur, car les Philosophes doivent être tels, qu’a force de sagesse, de prudence et de labeur, ils deviennent insensés.

L’Alchymiste. Là, là, cc n’est pas tout, dis-moi un peu, que ferai-je de toi ? Comment en pourrai-je faire la Pierre des Philosophes ?

Le Mercure. Aussi vrai, Monsieur le Philosophe, je n’en sais rien : vous êtes Philosophe, vous devez le savoir. Pour moi, je ne suis que le serviteur des Philosophes ; ils font tout cc qu’il leur plaît faire de moi, et je leur obéis en ce que je peux.

L’Alchymiste. Tout cela est bel et bon ; mais tu dois me dire comment est-ce que je dois procéder avec toi et si je puis faire de toi la Pierre des Philosophes ?

Le Mercure. Monseigneur le Philosophe, si vous la savez, vous la ferez ; et si vous ne la savez, vous ne ferez rien ; vous n’apprendrez rien de moi, si vous l’ignorez auparavant.

L’Alchymiste. Comment, pauvre malotru, tu parles avec moi comme avec un simple homme ? Peut-être ignores-tu que j’ai travaillé chez les grands princes et qu’ils m’ont eu en estime d’un fort grand Philosophe ?

Le Mercure. Je le crois facilement, Monseigneur, et Je le sais bien : je suis encore tout souillé et tout empuanti par les mélanges de vos beaux labeurs.

L’Alchymiste. Dis-moi donc si tu es le Mercure des Philosophes ?

Le Mercure. Pour moi, je sais bien que je suis Mercure ; mais si je suis le Mercure des Philosophes, c’est à vous à le savoir.

L’Alchymiste. Dis-moi seulement si tu es le vrai Mercure, ou s’il y en a un autre ?

Le Mercure. Je suis Mercure, mais il y en a encore un autre. - Et ainsi il s’évanouit.

Mon pauvre Alchymiste, bien dolent, commence à crier et a parler, mais personne ne lui répond. Puis tout pensif et revenant à soi-même, il dit : Véritablement je connais à cette heure que je suis un fort homme de bien, puisque le Mercure a parlé avec moi : certes, il m’aime. Il recommence donc à travailler diligemment et à sublimer le Mercure, à le distiller, le calciner, le précipiter et à le dissoudre par mille façons admirables et avec des eaux de toutes sortes. Mais il lui en arriva comme auparavant ; il s’efforça en vain et ne fit autre chose que consommer son temps et son bien. C’est pourquoi il commença à maudire le Mercure et à blasphémer contre la Nature de ce qu’elle l’avait créé. Mais la Nature, après avoir ouï ces blasphèmes, appela le Mercure à soi, et lui dit : Qu’as-tu fait à cet homme ? Pourquoi est-ce qu’il me maudit à cause de toi et qu’il blasphème contre moi ? Que ne fais-tu ce que tu dois ? Mais le Mercure s’excusa fort modestement, et la Nature lui commanda d’être obéissant aux enfants de la Science qui le recherchent. Ce que le Mercure lui promit de faire, et dit : Mère Nature, qui est-ce qui pourra contenter les fols ? La Nature se souriant, s’en alla, et le Mercure, qui était en colère contre l’Alchymiste, s’en retourna aussi en son lieu.

Quelques jours après, il tomba dans l’esprit de Monsieur l’Alchymiste qu’il avait oublié quelque chose en ses labeurs : il reprend donc encore ce pauvre Mercure et le mêle avec de la merde de pourceau. Mais le Mercure fâché de ce qu’il avait été accusé mal à propos devant la Mère Nature, se prit à crier contre l’Alchymiste et dit : Viens ça, maître fol, que veux-tu avoir de moi ? Pourquoi m’as-tu accusé ?

L’Alchymiste. Es-tu celui-là que je désire tant de voir ?

Le Mercure. Oui, je le suis ; mais je te dis que les aveugles ne me peuvent voir.

L’Alchymiste. Je ne suis point aveugle, moi.

Le Mercure. Tu es plus qu’aveugle, car tu ne te vois pas toi-même ; comment pourrais-tu donc me voir ?

L’Alchimiste. Ho, ho, tu es maintenant bien superbe : je parle avec toi modestement et tu me méprises de la sorte. Peut-être ne sais-tu pas que j’ai travaillé chez plusieurs princes et qu’ils m’ont tenu pour grand Philosophe.

Le Mercure. C’est à la cour des princes que courent ordinairement les fols ; car là ils sont honorés et en estime par-dessus tous autres. Tu as donc aussi été à la cour ?

L’Alchymiste. Ah ! sans doute, tu es le Diable et non pas le bon Mercure, puisque tu veux parler de la sorte avec les Philosophes : voilà comme tu m’as trompé ci-devant.

Le Mercure. Mais, dis-moi ; par ta foi, connais-tu les Philosophes ?

L’Alchymiste. Demandes-tu si je connais les Philosophes ? Je suis moi-même Philosophe.

Le Mercure. Ah, ah, ah, voici un Philosophe que nous avons de nouveau (dit le Mercure en souriant, et continuant son discours :) Eh bien, Monsieur le Philosophe, dites-moi donc, que cherchez-vous ? Que voulez-vous avoir ? Que désirez-vous faire ?

L’Alchymiste. Belle demande ! Je veux faire la Pierre des Philosophes.

Le Mercure. Mais avec quelle matière veux-tu faire la Pierre des Philosophes ?

L’Alchymiste. Avec quelle matière ? Avec notre Mercure.

Le Mercure. Garde-toi bien de dire comme cela : car si tu parles ainsi, je m’enfuirai, parce que je ne suis pas votre Mercure.

L’Alchymiste. Ô certes ! tu ne peux pas être autre chose qu’un Diable qui me veut séduire.

Le Mercure. Certainement, mon Philosophe, c’est toi qui m’es pire qu’un Diable, et non pas moi à toi ; car tu m’as traité très méchamment et d’une manière diabolique.

L’Alchymiste. Oh ! qu’est-ce que j’entends ! sans doute c’est là un Démon, car je n’ai rien fait que selon les écrits des Philosophes, et je sais très bien travailler.

Le Mercure. Vraiment oui, tu es un bon opérateur ; car tu fais plus que tu ne sais et que tu ne lis dans les livres. Les Philosophes disent tous unanimement qu’il faut mêler les Natures avec les Natures ; et hors la Nature ils ne commandent rien. Et toi, au contraire, tu m’as mêlé avec toutes les choses les plus sordides, les plus puantes et infectes qui soient au monde, ne craignant point de te souiller avec toutes sortes de fientes, pourvu que tu me tourmentasses.

L’Alchymiste. Tu as menti, je ne fais rien hors la Nature, mais je sème la semence en sa terre, comme ont dit les Philosophes.

Le Mercure. Oui, vraiment, tu es un beau semeur, tu me sèmes dans de la merde ; et, le temps de la moisson venu, je m’envole : et toi tu ne moissonnes que de la merde.

L’Alchymiste. Mais les Philosophes ont écrit néanmoins qu’il fallait chercher leur matière dans les ordures.

Le Mercure. Ce qu’ils ont écrit est vrai : mais toi, tu le prends à la lettre, ne regardant que les syllabes, sans t’arrêter à leur intention.

L’Alchymiste. Je commence à comprendre qu’il se peut faire que tu sois Mercure ; mais tu ne me veux pas obéir. Et alors, il commença à le conjurer derechef, disant : Ux. Ux. Os. Tas, etc. Mais le Mercure lui répondit en riant et se moquant de lui : Tu as beau dire Ux. Ux., tu ne profites de rien, mon Ami, tu ne gagnes rien.

L’Alchymiste. Ce n’est pas sans sujet qu’on dit de toi que tu es admirable, que tu es inconstant et volatil.

Le Mercure. Tu me reproches que je suis inconstant, je te vais donner une résolution là-dessus. Je suis constant à un artiste constant, je suis fixe à un esprit fixe. Mais toi et tes semblables, vous êtes de vrais inconstants et vagabonds, qui allez sans cesse d’une chose en une autre, d’une matière en une autre.

L’Alchymiste. Dis-moi donc si tu es le Mercure duquel les Philosophes ont écrit et ont assuré qu’avec le Soufre et le Sel il était le principe de toutes choses, ou bien s’il en faut chercher un autre ?

Le Mercure. Certainement, le fruit ne tombe pas loin de son arbre ; mais je ne cherche point ma gloire. Ecoute-moi bien, je suis le même que j’ai été, mais mes années sont diverses. Dans le commencement, j’ai été jeune, aussi longtemps comme j’ai été seul : maintenant, je suis vieil, et je suis le même que j’ai été.

L’Alchymiste. Ah, ah, tu me plais à cette heure de dire que tu sois vieil, car j’ai toujours cherché le Mercure qui fût le plus mûr et le plus fixe, afin de me pouvoir plus facilement accorder avec lui.

Le Mercure. En vérité, mon bon Ami, c’est en vain que tu mec recherches et que tu me visites en ma vieillesse, puisque tu ne m’as pas connu en ma jeunesse.

L’Alchymiste. Qu’est-ce que tu dis, je ne t’ai pas connu en ta jeunesse, moi qui t’ai manié en tant de diverses façons, comme toi-même le confesse ? Et je ne cesserai pas encore, jusqu’à ce que j’accomplisse l’œuvre des Philosophes.

Le Mercure. Ô misérable que je suis ! Que ferai-je ? Ce fol ici me mêlera peut-être encore avec de la merde ; l’appréhension seule m’en tourmente déjà : ô moi misérable ! Je te prie au moins, Monsieur le Philosophe, de ne pas me mêler avec de la merde de pourceau, autrement me voilà perdu, car cette puanteur me contraint à changer ma forme. Et que veux-tu que je fasse davantage ? Ne m’as-tu pas assez tourmenté ? Ne t’obéis-je pas ? Ne me mêlai-je pas avec tout ce que tu veux ? Ne suis-je pas sublimé ? Ne suis-je pas précipité ? Ne suis-je pas Turbith ? Ne suis-je pas Amalgame, quand il te plaît ? Ne suis-je pas Macha, c’est-à-dire un vermisseau volant ? Ne suis-je pas enfin tout ce que tu veux ? Que demandes-tu davantage de moi ? Mon corps est tellement flagellé, souillé et chargé de crachats, que même une pierre aurait pitié de moi. Tu tires de moi du lait, tu tires de moi de la chair, tu tires de moi du sang, tu tires de moi du beurre, de l’huile, de l’eau : en un mot, que ne tires-tu point de moi ? Et lequel est-ce de tous les métaux, ni de tous les minéraux, qui puisse faire ce que je fais moi seul ? Et tu n’as point de miséricorde pour moi. Ô malheureux que je suis !

L’Alchimiste. Vraiment tu m’en contes bien, tout cela ne te nuit point, car tu es méchant ; et quelle forme que tu prennes en apparence, ce n’est que pour nous tromper, tu retournes toujours en ta première espèce.

Le Mercure. Tu es un mauvais homme de dire cela, car je fais tout ce que tu veux. Si tu veux que je sois corps, je le suis ; si tu veux que je sois poudre, je le suis. Je ne sais en quelle façon m’humilier davantage que de devenir poudre et ombre pour t’obéir.

L’Alchymiste. Dis-moi donc quel tu es en ton centre, et je ne te tourmenterai plus.

Le Mercure. Je vois bien que je suis contraint de parler fondamentalement avec toi. Si tu veux, tu me peux entendre. Tu vois ma forme à l’extérieur, tu n’as pas besoin de cela. Mais quant à ce que tu m’interroges de mon centre, sache que mon centre est le coeur très fixe de toutes choses, qu’il est immortel et pénétrant ; et en lui est le repos de mon Seigneur. Mais moi je suis la voie, le précurseur, le pèlerin, le domestique, le fidèle à mes compagnons, qui ne laisse point ceux qui m’accompagnent, mais je demeure avec eux, et péris avec eux. Je suis un corps immortel, et si je meurs quand on le tue, mais je ressuscite au jugement par-devant un Juge sage et discret.

L’Alchymiste. Tu es donc la Pierre des Philosophes ?

Le Mercure. Ma mère est telle, D’icelle naît artificiellement un je ne sais quoi : mon frère, qui habite dans la forteresse, a en son vouloir tout cc que veut le Philosophe.

L’Alchymiste. Mais dis-moi, es-tu vieil ?

Le Mercure. Ma mère m’a engendré, mais je suis plus vieil que ma mère.

L’Alchymiste. Qui diable te pourrait entendre ? Tu ne réponds jamais à propos, tu me contes toujours des paraboles. Dis-moi en un mot si tu es la fontaine de laquelle Bernard comte de Trévisan a écrit ?

Le Mercure. Je ne suis point fontaine, mais je suis eau ; c’est la fontaine qui m’environne.

L’Alchymiste. L’Or se dissout-il en toi, puisque tu es eau ?

Le Mercure. J’aime tout ce qui est avec moi, comme mon ami ; et tour ce qui naît avec moi, je lui donne nourriture ; et tout cc qui est nu, je le couvre de mes ailes.

L’Alchymiste. Je vois bien qu’il n’y a pas moyen de parler avec toi : je te demande une chose, tu m’en réponds une autre. Si tu ne me veux mieux répondre que cela, je vais recommencer à travailler avec toi et à te tourmenter encore.

Le Mercure. Hé ! mon bon Monsieur, soyez-moi pitoyable, je vous dirai librement ce que je sais.

L’Alchymiste. Dis-moi donc, si tu crains le feu ?

Le Mercure. Si je crains le feu, je suis feu moi-même

L’Alchymiste. Pourquoi t’enfuis-tu donc du feu ?

Le Mercure. Ce n’est pas que je m’enfuis, mais mon esprit et l’esprit du feu s’entr’aiment, et tant qu’ils peuvent, l’un accompagne l’autre.

L’Alchymiste. Et où t’en vas-tu, quand tu montes avec le feu ?

Le Mercure. Ne sais-tu pas qu’un pèlerin tend toujours du côté de son pays ; et quand il est arrivé d’où il est sorti, il se repose, et retourne toujours plus sage qu’il n’était.

L’Alchymiste. Et quoi, retournes-tu donc quelquefois ?

Le Mercure. Oui je retourne, mais en une autre forme.

L’Alchymiste. Je n’entends point ce que c’est que cela ; et touchant le feu, je ne sais cc que tu veux dire.

Le Mercure. S’il y a quelqu’un qui connaisse le feu de mon cœur, celui-là a vu que le feu (c’est-à-dire une due chaleur) est ma vraie viande : et plus l’esprit de mon coeur mange longtemps du feu, plus il devient gras, duquel la mort puis après est la vie de toutes les choses qui sont au règne où je suis.

L’Alchymiste. Es-tu grand ?

Le Mercure, Prends l’exemple de moi-même : de mille et mille gouttelettes je serai encore un, et d’un je me résous en mille et mille gouttelettes : et comme tu vois mon corps devant tes yeux, si tu sais jouer avec moi, tu me peux diviser en tout autant de parties que tu voudras, et derechef je serai un. Que sera-ce donc de mon esprit intrinsèque, qui est mon coeur et mon centre, lequel toujours, d’une très petite partie, en produit plusieurs milliers ?

L’Alchymiste. Et comment donc faut-il procéder avec toi, pour te rendre tel que tu te dis ?

Le Mercure. Je suis feu en mon intérieur, le feu me sert de viande, et il est ma vie ; mais la vie du feu est l’air, car sans l’air le feu s’éteint. Le feu est plus fort que l’air ; c’est pourquoi je ne suis point en repos, et l’air cru ne me peut coaguler ni restreindre. Ajoute l’air avec l’air, afin que tous deux ils soient un et qu’ils aient poids : conjoins-le avec le feu chaud et le donne au temps pour le garder.

L’Alchymiste. Qu’arrivera-t-il après tout cela ?

Le Mercure. Le superflu s’ôtera, et le reste, tu le brûleras avec le feu et le mettras dans l’eau, et puis le cuiras ; et étant cuit, tu le donneras hardiment en Médecine.

L’Alchymiste. Tu ne réponds point à mes questions, je vois bien que tu ne veux seulement que me tromper avec tes paroles : ça, ma femme, apporte-moi de la merde de pourceau, que je traite ce traître galant de Mercure à la nouvelle façon, jusqu’à ce que je lui fasse dire comment il faut que je me prenne pour faire de lui la Pierre des Philosophes.

Le pauvre Mercure ayant ouï tous ces beaux discours, commence à se lamenter et se plaindre d ce bel Alchymiste ; il s’en va à la mère Nature et accuse cet ingrat opérateur. La Nature croit son fils Mercure, qui est véritable ; et, tout en colère, elle appelle l’Alchymiste : holà, holà, où es-tu, maître Alchymiste ?

L’Alchymiste. Qui est-ce qui m’appelle ?

La Nature. Viens ça, maître fol, qu’est-ce que tu fais avec mon fils Mercure ? Pourquoi le tourmentes-tu ? Pourquoi lui fais-tu tant d’injures, lui qui désire te faire tant de bien, si tu le voulais seulement entendre.

L’Alchymiste. Qui diable est cet impudent qui me tance si aigrement, moi qui suis un si grand homme et si excellent Philosophe ?

La Nature. Ô fol, le plus fol de tous les hommes, plein d’orgueil, et la lie des Philosophes ! c’est moi qui connais les vrais Philosophes et les vrais Sages que j’aime, et ils m’aiment aussi réciproquement et font tout ce qu’il me plaît et m’aident en ce que je ne peux. Mais vous autres Alchymistes, du nombre desquels tu es, vous faites tout ce que vous faites sans mon su et sans mon consentement et contre mon dessein : aussi tout ce qui vous arrive est au contraire de votre intention. Vous croyez que vous traitez bien mes enfants, mais vous ne sauriez rien achever. Et si vous voulez bien considérer, vous ne les traitez pas, mais ce sont eux qui vous manient à leur volonté ; car vous ne savez et ne pouvez rien faire d’eux, et eux, au contraire, font de vous quand il leur plaît des insensés et des fols.

L’Alchymiste. Cela n’est pas vrai, je suis Philosophe, et je sais fort bien travailler. J’ai été chez plusieurs princes, et j’ai passé auprès d’eux pour un grand Philosophe ; ma femme le sait bien. J’ai même présentement un livre manuscrit qui a été caché plusieurs centaines d’années dans une muraille : je sais bien, enfin, que j’en viendrai à bout et que je saurai la Pierre des Philosophes ; car cela m’a été révélé en songe ces jours passés. Je ne songe jamais que des choses vraies : tu le sais bien, ma femme.

La Nature. Tu feras comme tes autres compagnons qui, au commencement, savent tout ou présument tout savoir ; et, à la fin, il n’y a rien de plus ignorant et ne savent rien du tout.

L’Alchymiste. Si tu es toutefois la vraie Nature, c’est de toi de qui on fait l’œuvre.

La Nature. Cela est vrai, mais ce sont seulement ceux qui me connaissent, lesquels sont en petit nombre. Et ceux-là n’ont garde de tourmenter mes enfants, ils ne font rien qui empêche mes actions : au contraire, ils font tout ce qui me plaît et qui augmente mes biens, et guérissent les corps de mes enfants

L’Alchymiste. Ne fais-je pas comme cela ?

La Nature. Toi, tu fais tour ce qui m’est contraire et procèdes avec mes Fils contre ma volonté : tu tues, là où tu devrais revivifier ; tu sublimes, là où tu devrais figer ; tu distilles, là où tu devrais calciner, principalement le Mercure qui m’est un bon et obéissant fils. Et cependant avec combien d’eaux corrosives et vénéneuses l’affliges-tu ?

L’Alchymiste. Je procéderai désormais avec lui tout doucement par digestion seulement.

La Nature. Cela va bien ainsi, si tu le sais, sinon tu ne lui nuiras pas, mais à toi-même et à tes folles dépenses. Car il ne lui importe pas plus d’être mêlé avec de la fiente qu’avec de l’Or : tout de même que la Pierre précieuse à qui la fiente (encore que vous la jettiez dedans) ne nuit point, mais demeure toujours ce qu’elle est ; et, lorsqu’on l’a lavée, elle est aussi resplendissante qu’auparavant.

L’Alchymiste. Tout cela n’est rien, je voudrais bien volontiers faire la Pierre des Philosophes.

La Nature. Ne traite donc point si cruellement mon fils Mercure. Car il faut que tu saches que j’ai plusieurs fils et plusieurs filles, et que je suis prompte à secourir ceux qui me cherchent, s’ils en sont dignes.

L’Alchimiste. Dites-moi donc quel est ce Mercure ?

La Nature. Sache que je n’ai qu’un fils qui soit tel ; il est un des sept et le premier de tous : et même il est toutes choses, lui qui était un ; et il n’est rien, et si son nombre est entier. En lui sont les Quatre Eléments, lui qui n’est pas toutefois Elément ; il est esprit, lui qui néanmoins est corps ; il est mâle, et fait néanmoins office de femelle ; il est enfant, et porte les armes d’un homme ; il est animal, et a néanmoins les ailes d’un oiseau. C’est un venin, et néanmoins il guérit la lèpre ; il est la vie, et néanmoins il tue toutes choses ; il est roy, et si un autre possède son royaume, il s’enfuit au feu, et néanmoins le feu est tiré de lui : c’est une eau, et il ne mouille point ; c’est une terre, et néanmoins il est semé ; il est air, et il vit de l’eau.

L’Alchymiste. Je vois bien maintenant que je ne sais rien ; mais je ne l’ose pas dire, car je perdrais ma bonne réputation, et mon voisin ne voudrait plus fournir aux frais s’il savait que je ne susse rien. Je ne laisserai pas de dire que je sais quelque chose, autrement, au diable l’un qui me voudrait avoir donné un morceau de pain : car plusieurs espèrent de moi beaucoup de biens.

La Nature. Enfin que penses-tu faire encore ? Prolonge tes tromperies tant que tu voudras, il viendra toutefois un jour que chacun te demandera ce que tu lui auras coûté.

L’Alchymiste. Je repaîtrai d’espérance tous ceux que je pourrai.

La Nature. Eh bien, que t’en arrivera-t-il enfin ?

L’Alchymiste. J’essaierai en cachette plusieurs expériences : si elles succèdent a la bonne heure, je les paierai ; sinon, tant pis, je m’en irai en une autre province et en ferai encore de même.

La Nature. Tout cela ne veut rien dire, car encore faut-il une fin.

L’Alchymiste. Ah, ah, ah, il y tant de provinces, il y a tant d’avaricieux, je leur promettrai à tous des montagnes d’or, et ce en peu de temps ; et ainsi nos jours s’écoulent : cependant, ou le roy ou l’âne mourra, ou je mourrai.

La Nature. En vérité, tels Philosophes n’attendent qu’une corde : va-t’en à la malheure et mets fin à ta fausse philosophie le plus tôt que tu pourras. Car par se seul conseil tu ne tromperas ni moi qui suis la Nature, ni ton prochain ni toi-même.

Fin du présent Traité